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Le concordat : anomalie juridique ou outil de la paix civile ?

Dernière mise à jour : 1 févr. 2023


Image d'illustration du calendrier interreligieux de la Ville de Mulhouse

Le régime spécifique des cultes en Alsace-Moselle, plus communément appelé Concordat d'Alsace-Moselle, fait débat encore aujourd’hui. On constate que ce régime de séparation des pouvoirs entre les Eglises et l’Etat, datant de 1801, qui ne fut pas abrogé par la loi de 1905 en Alsace-Moselle encore allemande à cette époque, est l’objet de contestation, surtout lié à une certaine méconnaissance. C’est ce que remarque notamment l’archevêque émérite de Strasbourg, monseigneur Joseph Doré, dans son livre Pourquoi j’aime tant l’Alsace paru en 2014.

En effet, l’archevêque émérite relève un point étonnant concernant les réactions de certaines personnes concernant l'existence de ce régime :
“Ce n’est que chez ceux qui n’ont jamais eu de contact direct ou réel avec le régime dit concordataire [...] que cette donnée est tenue soit pour une exception politique en réalité contestable, soit pour un anachronisme à plus ou moins long terme condamné.”[1] Ce n’est pas seulement certains Français de l’intérieur qui sont ici visés, mais aussi certains habitants de l’Alsace, dont beaucoup sont Alsaciens et qui ont un complexe de l’être. Pourtant, le Concordat fait partie intégrante de l’identité de notre pays qui est l’Alsace. En effet, dans notre région, il y a un cosmopolitisme évident, qu’elle soit ethnique ou religieuse. Autrement dit, l’Alsace, et plus particulièrement notre ville de Mulhouse, possède une population très diversifiée dans ses origines et ses croyances. Le Concordat, étant une loi de séparation des pouvoirs entre les Eglises et l’Etat, permet tout de même une collaboration entre les ministres du culte et l'institution étatique. “N'attentant aucunement au principe de la laïcité puisqu'elles se vivent effectivement sur le mode d'une réelle séparation des pouvoirs, les modalités de reconnaissance et de rencontre entre responsables politique et autorités religieuses se soldent par un échange régulier d'informations mutuelles qui rend possible de précieuses collaborations au service de la même population.”[2] Il est essentiel pour le développement de la paix civile qu’il y ait une relation constructive entre l’Etat et les différentes religions, dans un cadre évident d’une séparation des pouvoirs, qui n'empêche pas le dialogue et la reconnaissance mutuelle. Cette relation est vitale, puisque l’Etat et les ministres des cultes sont au service de la population Alsacienne. Le Concordat n’est donc pas une exception au concept de laïcité, mais c’est une façon de vivre la laïcité de façon apaisée, dans la concorde, d'où le nom de ce régime.

“Ce n’est que chez ceux qui n’ont jamais eu de contact direct ou réel avec le régime dit concordataire [...] que cette donnée est tenue soit pour une exception politique en réalité contestable, soit pour un anachronisme à plus ou moins long terme condamné.”

Le Concordat ne réglemente pas seulement la séparation des pouvoirs et les relations vivantes entre l’Etat et les religions dites concordataires (catholique, juive, luthérienne et calviniste), mais elle pousse également à ce que les ministres des différents cultes, même non-concordataire comme l’Islam, puissent dialoguer et agir ensemble. “De leur côté, également obligées à l'égard de la société civile et politique et équitablement traitées par les différents responsables de celle-ci, les diverses instances religieuses sont amenées non seulement à se respecter réellement, mais à dialoguer régulièrement entre elles et à définir des attitudes communes pour le bien de tous.”[3] Aujourd’hui, en ces temps où l'intolérance religieuse, en particulier envers les chrétiens, les juifs et les musulmans est encore d’actualité dans nos terres, l’arme principale est le dialogue et surtout l’écoute. On ne peut laisser notre foi dans l’intimité, comme le disent certains partisans d’une laïcité de combat, pourfendeurs de notre laïcité de concorde. En effet, c’est un concept sociologiquement faux de penser que la foi se laisse à la maison. La foi, c’est comme un tatouage, on l’emmène partout où on va. Il est donc essentiel que le dialogue (en évitant tout prosélytisme), le respect mutuel et l’action commune puissent se réaliser entre tous les cultes. De cet exemple naîtra une relation plus apaisée entre les habitants de diverses religions et origines.

Beaucoup diront que c’est fantaisiste. Pourtant, le dialogue interreligieux est une réalité bien vivante en Alsace, notamment à Mulhouse. On peut citer pas mal d'associations et d'initiatives audacieuse qui démontre que la concorde est bien vivante dans notre région et notre ville. Commençons par Bible et Culture, association judéo-chrétienne favorisant la connaissance des diverses spiritualités issues de la Bible et la rencontre de ceux qui s’en réfèrent. L’Amitié Judéo-Chrétienne de Mulhouse, association créée en 1959, ayant comme objectif de rapprocher le judaïsme et le christianisme par une meilleure connaissance réciproque. Le calendrier interreligieux, initiative formidable de la Ville de Mulhouse et des cultes présents dans la ville. Le livre Mulhouse, 80 lieux de cultes, présente Mulhouse à travers l’histoire et le riche patrimoine des lieux de cultes mulhousiens. Le Groupe d’Amitié Islamo-Chrétien (GAIC 68), crée à Mulhouse en 2001, s’est donné comme mission de contribuer à une connaissance mutuelles entre les communautés chrétiennes et musulmanes et de promouvoir les valeurs éthiques et spirituelles de ces deux religions dans le cadre d’une laïcité ouverte. On peut encore citer la Société-Saint-Vincent-de-Paul, association caritative catholique fondée par Frédéric Ozanam. Une des conférences de la Société, la conférence Saint-Fridolin de Mulhouse, collabore depuis quelque temps avec l’association l’Arche des Cultures à Pfastatt, notamment par des actions caritatives communes, dont la dernière consistait à envoyer des cartes de Noël personnalisé aux résidents de l’EHPAD de l’Arc à Mulhouse.

Le Concordat, comme nous le voyons, apporte plus de bénéfice que de désagrément. Quand ce régime est bien compris et vécu dans sa réalité réelle, on constate que “l'immense majorité de ceux [...] qui vivent entre Vosges et Rhin (et en Moselle) ne cessent pas, au contraire, de se féliciter de ce que le régime local rend de fait possible.”[4] L’argument économique de la rémunération des ministres des cultes (54 millions d’euros, soit 0,015% du budget de l’Etat) ne pèse guère face aux multiples possibilités que propose ce régime. Elle apporte également deux facultés d’Etat, une protestante et l’autre catholique, permettant une interdisciplinarité intéressante entre les matières universitaires (entre les sciences théologiques et toutes les sciences enseignées à l’université de Strasbourg), puis une certaine utilité pour l'État[5]. Cependant, celui-ci n’oblige pas les enfants Alsaciens à suivre des cours sur les faits religieux et le délit de blasphème n’existe plus. La façon de vivre la laïcité dans notre région ne devrait donc pas poser problème, notamment aux Français de l’intérieur, qui devraient plus s'intéresser à la réalité réelle du Concordat d’Alsace-Moselle plutôt que de se contenter des “on-dit”. Ils y verraient beaucoup de points positifs.

Après les arguments pragmatiques et sociologiques, vient ensuite l’argument anthropologique. En effet, l’être humain est tripartite : il est composé d’un corps, d’une âme (intelligence et volonté) et d’un esprit (ouverture à la transcendance et réflexion sur le bien et le mal dans notre agir). “Enfin l'on ne peut, à mon sens, tenir pour rien le fait que soit respectée l'existence en l'Homme d'une dimension proprement spirituelle que, certes, le politique n'a pas la possibilité de satisfaire, mais qu'il n'a pas non plus les moyens de réguler par lui-même ; il ne peut donc que se réjouir de voir cette dimension essentielle honorée et gérée par des instances qualifiées, dès lors qu'elles s'avèrent capables de concourir pour leur part à la paix sociale et d'apporter des secours spécifiques aux individus et groupes qui estiment devoir y recourir et, en toute conscience et liberté, s'y déclarent donc attaché.”[6]

Pour conclure, quand il s’agit de notre régime concordataire, il existe deux mots d’ordre : “liberté” et “responsabilité”, deux notions essentielles pour que le développement de notre région puisse se faire et pour que se réalise, enfin, la paix civile.

Mikaël JUSZCZYK.
Étudiant L2 théologie catholique à l’université de Strasbourg



[1]Mgr Joseph Doré, Pourquoi j’aime tant l’Alsace, La Nuée Bleue, 2014, p. 334. [2]Ibidem. [3]Ibidem. [4]Ibidem [5]Le président de la République Jacques Chirac avait fait appel à Thomas Römer, exégète protestant, pour éclaircir les allusions, prononcées par le président américain George W. Bush, aux prophéties bibliques sur “Gog et Magog”. [6]Mgr Joseph Doré, Pourquoi j’aime tant l’Alsace, La Nuée Bleue, 2014, p. 334.


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1 Comment


mikaeljuszczyk
Jan 09, 2023

Je rajoute également, dans le paragraphe ou je parle du dialogue interreligieux a Mulhouse, le "rallye intercultuel", des élèves d'un collège ou d'un lycée allant visiter une église, un temple protestant, une mosquée, une pagode, etc. C'est une initiative également interresante.


Mikaël Juszczyk.

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