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L'habitude, la peur et la violence : qu'est-ce-que c'est ?



1) L’habitude

Le caractère, un des facteurs affectant le volontaire, est inné et fait partie intégrante de notre nature, même si elle peut être travaillée pour être améliorée. Mais le caractère n’est pas le seul facteur affectant le volontaire qui fait partie de la nature humaine. L’habitude peut aussi être à la fois un facteur affectant le volontaire et caractériser la manière d’être, c’est-à-dire comment est la personne qui est devant nous. L'habitude peut être liée aussi au caractère de la personne. L’habitude fait que l’agir devient irréfléchi, c’est-à-dire qu'on n’a plus besoin de réfléchir aux étapes pour l’acte que l’on veut accomplir, puisqu’on a l’habitude de le faire. Par exemple, boire un verre d’eau est une habitude. On ne réfléchit pas aux étapes, on ne se dit pas : “d’abord, il faut que j’ouvre le bouchon de la bouteille d’eau, que je la pose pas trop loin du verre. Ensuite je procède au mouvement de translation de la bouteille vers l’avant pour remplir substantiellement le verre. Puis, je dois procéder au mouvement de translation de la bouteille vers l'arrière pour arrêter de remplir le verre et pour éviter de déborder. Puis je pose la bouteille et je la ferme. Puis je prend le verre, je le lève jusqu'à ma bouche et je bois deux-trois gorgées, puis je le repose. “ Tout cela se fait de manière irréfléchie, toutes ces étapes se font instinctivement, sans réfléchir aux étapes comme je viens de le faire. C’est comme un danseur qui exécute sa chorégraphie naturellement, sans réfléchir, après quelques répétitions et entraînements. Néanmoins, il ne faut pas confondre “irréfléchie” et “inconscient”, car on est totalement conscient quand on boit un verre d’eau ou quand on exécute une chorégraphie. La conscience n’est pas éteinte. Avec l’habitude, on passe du savoir et du pouvoir “réfléchi” à un savoir et un pouvoir de type “irréfléchi”, c’est-à-dire sans passer par la réflexion, puisque la personne est si habituée aux gestes à faire qu’elle passe naturellement la phase de réflexion intellectuelle et/ou morale. Seule l’inadvertance pourrait casser l’habitude, puisque l’inadvertance n’est pas de l’ignorance, mais juste un moment d’inattention. Par exemple, je veux prendre un verre d’eau pour boire, comme j’ai l’habitude de le faire, mais par inadvertance je le prends mal et je le fais tomber par terre, par inadvertance à cause de ma maladresse, dû à la fatigue.

L’habitude est donc un savoir et un pouvoir qui se fait sans réfléchir, c’est-à-dire en connaissant par cœur les processus réflexifs qui aboutissent aux gestes et paroles effectués, acquis par l’exercice répété de ce processus réflexif, au point où on n’a plus besoin de le penser, puisque le connaissant par coeur.. C’est un “savoir-faire”. On distingue plusieurs habitudes : spirituelle (habitudes mentale, intellectuelle, vertueuse) et corporelle (habitude de dormir, de manger, etc). L’habitude affecte la volonté, puisque comme on l’a vu précédemment, le savoir et le pouvoir se font par cœur sans réfléchir, la volonté quant à elle, devient “régulière”, elle suit une règle qui ne change pas. Quand on veut boire de l’eau, c’est généralement parce qu’on ne veut plus avoir soif par exemple. La volonté devient “spontanée”. Pour autant, cette volonté spontanée n’est pas inconsciente, donc elle garde cette faculté de s’adapter à une situation nouvelle qui échappe à la règle, par exemple un danseur qui se rattrape après un pas de danse mal exécuté.

L’habitude peut devenir mauvaise si elle tombe dans un automatisme où l’intelligence et la conscience ne sont plus là. L’agir par habitude n’est donc plus mû par l'intelligence et la conscience morale. La personne a perdu le sens intellectuel et moral de l’acte et la parole qu’elle a appris à faire par cœur, c’est-à-dire sans ne plus avoir à réfléchir aux étapes à réaliser. Cet automatisme, vidé de sa substance intellectuelle et morale, affecte inéluctablement la volonté de la personne humaine, ce qui fait qu’elle n’est plus libre, puisque sa volonté est privée d’intelligence et de conscience. Comme l’explique le Catéchisme de l’Église Catholique : “La liberté rend l’homme responsable de ses actes dans la mesure où ils sont volontaires.”[1] En quelque sorte, une bonne habitude, appliquée avec son intelligence et sa conscience morale, ne doit pas devenir une mauvaise habitude, privée d’intelligence et de conscience morale. Pour le Catéchisme de l’Église Catholique, “Le progrès dans la vertu, la connaissance du bien et l’ascèse accroissent la maîtrise de la volonté sur ses actes.”[2]


2) La crainte, la peur, l’angoisse.
Autre facteur affectant la volonté et faisant partie de la nature humaine : c’est la peur. C’est une émotion et une passion qui vise à prendre conscience d’un danger. Selon l’intensité, la peur peut faire perdre la rationalité et commettre une action dont la volonté est totalement absente, par exemple une personne bloquée dans un incendie et qui se défenestre. Dans ce cas, il n’y a pas de faute morale, puisque l’intelligence et la volonté ne sont plus là. Le Catéchisme de l’Église Catholique précise : “En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne reçoivent de qualification morale que dans la mesure où elles relèvent effectivement de la raison et de la volonté.”[3] Mais avec une peur de moindre intensité, la personne humaine garde sa rationalité et peut donc agir volontairement, même si le contexte l’y pousse à agir contre son gré, notamment pour éviter un mal plus grand. L’agir, posé dans la peur d’une basse intensité, est volontaire, donc c’est un agir libre et responsable. Aristote l’explique dans son Éthique à Nicomaque : “On admet ordinairement qu’un acte est involontaire quand il est fait sous la contrainte, ou par ignorance. Est fait par contrainte tout ce qui a son principe a hors de nous, c’est-à-dire un principe dans lequel on ne relève aucun concours de l’agent ou du patient si, par exemple, on est emporté quelque part, soit par le vent, soit par des gens qui vous tiennent en leur pouvoir. Mais pour les actes accomplis par crainte de plus grands maux ou pour quelque noble motif (par exemple, si un tyran nous ordonne d’accomplir une action honteuse, alors qu’il tient en son pouvoir nos parents et nos enfants, et qu’en accomplissant cette action nous assurerions leur salut, et en refusant de la faire, leur mort), pour de telles actions la question est débattue de savoir si elles sont volontaires ou involontaires. C’est là encore ce qui se produit dans le cas d’une cargaison que l’on jette par-dessus bord au cours d’une tempête : dans l’absolu, personne ne se débarrasse ainsi de son bien volontairement, mais quand il s’agit de son propre salut et de celui de ses compagnons un homme de sens agit toujours ainsi. De telles actions sont donc mixtes tout en ressemblant plutôt à des actions volontaires, car elles sont librement choisies au moment où on les accomplit, et la fin de l’action varie avec les circonstances de temps.”[4] La peur, dans des circonstances exceptionnelles où la liberté de choix est restreinte, fait faire des actions que l’on ne ferait pas dans un contexte normal où tout se passe bien, pour éviter un mal plus grand.

Selon l’intensité, la peur peut entraver la volonté et la responsabilité, sans pour autant la supprimer. Selon les circonstances, l’imputabilité peut varier. Elle peut baisser comme augmenter la responsabilité de la personne en la stimulant, comme pour éviter le mal. Dans ce dernier cas, la peur serait “rationnelle” et “créative”. Le but ici n’étant pas de rechercher la peur pour elle-même, mais d’orienter celle-ci en vue d’une action rationnelle et créative en vue du bien et d’éviter le mal. Ainsi, le Catéchisme de l’Église Catholique indique que “Les passions sont moralement bonnes quand elles contribuent à une action bonne, et mauvaises dans le cas contraire. [...] Les émotions et sentiments peuvent être assumés dans les vertus, ou pervertis dans les vices.”[5] “La vertu est une disposition habituelle et ferme à faire le bien. Les vertus humaines sont des dispositions stables de l’intelligence et de la volonté, qui règlent nos actes, ordonnent nos passions et guident notre conduite selon la raison et la foi. Elles peuvent être regroupées autour de quatre vertus cardinales : la prudence, la justice, la force et la tempérance. ”[6] Quand Jésus-Christ s’approche de la barque de ses disciples qui peine à avancer, ces derniers prennent peur en voyant Jésus marchant sur la mer et se rapprochant d’eux. Jésus leur dit « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »[7] En disant cela, Jésus prohibe la peur déraisonnée et prône à la place la foi, où l’émotion de la peur est utilisée à bon escient, c’est-à-dire en vertu du bien et en craignant le mal, de manière rationnelle et réfléchie.


3) La violence
Contrairement aux deux premières, la violence n’est pas un facteur affectant le volontaire, puisque la violence s’exerce comme une contrainte extérieure. Or, la volonté humaine et l’agir humain est d'abord intérieure avant d’être extérieure. En effet, la parole et l’acte extérieur d’une personne débouche d’abord d’un principe actif de l'opération (la volonté intérieure), ainsi que la connaissance intellectuelle (comment accomplir l’acte) et la conscience de la finalité de l’acte à faire (si elle est bonne ou mauvaise). L’agir humain procède donc de la volonté intérieure de la conscience morale. Quand la volonté intérieure est accomplie extérieurement par des gestes et paroles, elle devient un acte complet, où la volonté intérieure et la réalisation extérieure de l’action ne font qu'un. Pour le dire dans un langage aristotélicien : la volonté en puissance (donc intérieure) devient une volonté en acte (c’est-à-dire extérieure). On ne peut forcer quelqu’un à penser ou faire quelque chose avec l’usage de la violence car, à l’intérieur d’elle, elle n’a pas le principe, ni la connaissance intellectuelle et ni la conscience de la finalité de la parole et de l’acte qui doit être posé. On ne peut pas forcer quelqu’un à croire ou à ne pas croire en usant de la violence. On ne peut pas faire adhérer une personne à une cause, même noble, avec l’usage de la violence. Le mieux à faire c’est de faire germer l’idée à l’intérieur de la personne, pour que celle-ci puisse faire un choix libre et consenti, car l’idée germe à l'intérieur de sa personne. En somme, il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, la charrue étant la volonté externe et les bœufs la volonté interne.

Le consentement est essentiel, et la violence est une contrainte qui s’exerce sans le consentement de la personne. Cependant, dans un cas où la personne est menacée, on peut lui faire faire un acte extérieur qu’elle ne veut pas faire intérieurement. Saint Thomas d’Aquin l’explique dans la Somme théologique : “La violence s'oppose directement au volontaire, comme aussi au naturel. Car il est commun au volontaire et au naturel de procéder d'un principe intérieur, tandis que la violence a sa cause à l'extérieur. Donc, de même que, dans les choses privées de connaissance, la violence agit contre la nature, ainsi dans celles qui sont douées de connaissance agit-elle contre la volonté. Et comme ce qui est contre la nature est qualifié de non naturel, ce qui va contre la volonté est dénommé involontaire. La violence est donc cause d'involontaire.”[8] Une personne qui fait un acte moralement mauvais à cause de la violence d’un groupe de personnes qui la contraint n’est pas blâmable, puisqu'elle n’a pas eu la volonté intérieure de le faire, même si son acte reste moralement blâmable.

Quand la violence s’accompagne de la peur, elle baisse la liberté de la personne ainsi que son jugement et sa volonté. On peut donner l’exemple du syndrome de Stockholm où une personne prise en otage va, après un certain temps, avoir de l’empathie pour son preneur d’otage. Comme l’a dit précédemment le Docteur Angélique, cette violence est contre-nature. Donc violenter quelqu’un va à l’encontre de la dignité de la personne humaine et des vertus de justice et de charité. Le Concile Vatican II condamne la violence : “Poussés par le même esprit, nous ne pouvons pas ne pas louer ceux qui, renonçant à l’action violente pour la sauvegarde des droits, recourent à des moyens de défense qui, par ailleurs, sont à la portée même des plus faibles, pourvu que cela puisse se faire sans nuire aux droits et aux devoirs des autres ou de la communauté.”[9] L'inverse de la violence, c’est la paix, dont le Prince est Jésus-Christ, comme l’enseigne le Concile Vatican II : “La paix terrestre qui naît de l’amour du prochain est elle-même image et effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incarné en personne, prince de la paix, a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, rétablissant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a tué la haine dans sa propre chair et, après le triomphe de sa résurrection, il a répandu l’Esprit de charité dans le cœur des hommes.”[10] En exerçant cette paix qui vient du Christ, nous pouvons être cet artisan de paix dont Jésus parle dans son discours des béatitudes : “Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.”[11]


Mikael JUSZCZYK
Étudiant L2 théologie catholique à l'université de Strasbourg.

(Note du rédacteur : cet article est en fait mon texte que j'ai écrit pour passer mon oral en cours sur l'agir humain, d'où le côté "universitaire".)
[1] CEC, 1734. [2] Ibidem, 1734. [3] Ibidem, 1767. [4] ARISTOTE, Éthique à Nicomaque, III, 1, 1110a, 6-18. [5] CEC, 1768. [6] Ibidem, 1833-1834. [7] Mc 6, 50. [8] THOMAS D’AQUIN, Somme théologique, Ia-IIae, Q.6, a.5, co. [9] CONCILE VATICAN II, Gaudium et spes, 78, 5. [10] Ibidem, 78, 3. [11] Mt 5, 9.


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